La crise du recrutement dans l’enseignement

La crise du recrutement dans l’enseignement

En attendant, un indicateur en dit long sur la perception du métier : les résultats des concours de l’enseignement qui ont tous (ou presque) été communiqués, et qui, une fois encore, ne « font pas le plein », comme disent les intéressés.

L’exercice est entendu : année après année, à la mi-juillet, le ministère de l’éducation d’un côté, les syndicats d’enseignants de l’autre, sortent leurs calculatrices pour comptabiliser le nombre d’inscrits aux concours, les présents, les reçus, à l’échelle nationale et par discipline pour le capes et l’agrégation ; à l’échelle académique pour le professorat des écoles… Pour en arriver à des conclusions qui ne se recoupent pas toujours.

 

300 postes restent vacants

2021 ne verra finalement pas une aggravation de la crise du recrutement des certifiés. En ajustant à la baisse l’offre de postes, le ministère réussit à avoir moins de postes vacants qu’en 2020 ou 2019.

Au final, trois disciplines n’arrivent toujours pas à remplir les postes proposés. En lettres classiques seulement 66 postes sont couverts pour 134 postes mis au concours. Il y avait 84 admissibles. C’est donc moins de la moitié des postes proposés qui trouvent preneurs. C’était déjà le cas en 2020 où 145 postes étaient proposés.  En allemand, 222 postes sont proposés et on ne compte que 156 admis. Il y avait 177 admissibles. En 2020 seulement 136 candidats étaient admis pour 242 postes. En maths, on compte 1067 admis pour 1167 postes proposés. Il y avait 1705 admissibles. En 2020 1045 candidats avaient été admis pour 1185 postes. Tous les postes en physique chimie et en lettres modernes sont pourvus ce qui n’était pas le cas en 2019. En lettres modernes, 810 candidats sont admis sur 1293 admissibles…

Au total 234 postes de certifiés ne sont pas pourvus. C’était 331 en 2020 et 532 en 2019. Apparemment c’est mieux. Mais la situation réelle se lit dans l’évolution du nombre de candidats au concours. En 2021 le capes externe ne compte que 30 494 candidats contre 33 490 en 2019. Il y en a encore quelques centaines de moins en 2021 par rapport à 2020.

Chez les PLP une centaine de postes ne sont toujours pas pourvus. C’est le cas en biotechnologies où il y a 149  admis pour 200 places. En arts design 12 postes restent vacants sur 50. En hotellerie OPC 3 postes sont également non pourvus. Il manque encore des admissions dans de petites spécialités.

Chez les PLP aussi on lit la baisse du nombre de candidats : 13 001 inscrits en 2019, 10428 en 2020 et seulement 9878 en 2021. La baisse  est constante.

 

Les syndicats donnent l’alerte

L’année 2021 ne fait pas exception : si, Rue de Grenelle, on salue une « tendance à l’amélioration », dans les rangs des syndicats d’enseignants, on donne au contraire l’alerte. « La crise du recrutement s’aggrave », assure-t-on au SNES-FSU, majoritaire dans les collèges et lycées. « L’attractivité du métier continue de se dégrader », souligne-t-on dans la même veine au SNUipp-FSU, majoritaire au primaire.

Les différents protagonistes d’un débat vieux comme l’école s’accordent sur le nombre global de postes mis aux concours et restés vacants : la direction générale des ressources humaines du ministère de l’éducation les chiffre à 466 au primaire (sur 9 574 postes ouverts au concours du professorat des écoles) et à 645 dans le secondaire (sur un total de 10 600, agrégation, capes, CAPLP et capet réunis). Cela recoupe, peu ou prou, les calculs faits par les syndicats.

Mais alors qu’on se félicite, dans l’entourage de M. Blanquer, d’un « taux de couverture à la hausse » (hormis dans les lycées professionnels où l’on prend acte d’un « recrutement beaucoup plus difficile »), on redoute, sur le terrain, que ces chiffres masquent une partie du problème.

« Au demi-millier de postes non pourvus vont automatiquement s’ajouter quelque 200 autres du fait des doubles admissions », ces aspirants enseignants qui ont passé le capes et l’agrégation, par exemple, et qui vont se désister d’un poste, explique Sophie Venetitay, porte-parole du SNES-FSU. « On atteindra très vite 650 postes vacants, calcule-t-elle, auxquels il faudra encore ajouter des centaines de désistements de lauréats pendant l’été et de démissions d’enseignants stagiaires en cours d’année. »

 

Faible niveau des salaires

« Sans doute qu’on a, dans le second degré, un peu moins de postes non pourvus que l’an dernier, mais il y a surtout eu moins de postes ouverts aux concours, observe Alain Billate, responsable du secteur formation du même syndicat. C’est ce qui permet à l’institution de dire qu’elle fait mieux. » Concernant le primaire, on n’est guère plus optimiste : « En vingt ans, on a perdu 30 % de candidats, relève Guislaine David, porte-parole du SNUipp-FSU. Un tel déclin ne se rattrape pas d’un claquement de doigts… ».

 

« Renoncement politique »

Dans l’entourage du ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, on défend aujourd’hui une « dynamique de stabilisation », adossée à une réforme du métier d’enseignant censée lui redonner « tout son prestige ». En campagne, le candidat Macron s’était engagé à réduire de 120 000 le nombre de fonctionnaires tout en « sécurisant » le budget de l’éducation nationale.

A moins d’un an de la fin du quinquennat, les revalorisations annoncées pour 2021 (sous la forme d’une prime informatique pour tous, et d’une prime d’attractivité pour 30 % des professeurs les plus jeunes), et même celles promises en 2022 (dont on attend encore le détail), ne compensent pas la désillusion ressentie par les enseignants face à ce qu’ils dénoncent comme un « renoncement politique » : la loi de programmation, qui devait graver dans le marbre les augmentations pour les dix prochaines années, a été enterrée.

« Difficile, dans ces conditions, de se projeter, relève Pierre-Marie Rochard, du SGEN-CFDT. L’usure professionnelle vient très tôt. On voit par exemple de jeunes collègues refuser leur poste, alors que la mobilité professionnelle est intrinsèque au métier ; ça, c’est assez nouveau, et c’est un symptôme de plus d’une crise du recrutement qui s’enlise. »

Les derniers résultats du baromètre des métiers de l’UNSA, vaste consultation à laquelle participent, chaque année, près de 35 000 personnels de l’éducation, en disent long sur le rapport paradoxal à la profession : à peine plus d’un quart des personnels recommanderaient aujourd’hui à un jeune de leur entourage d’embrasser leur métier. Mais ils sont, dans le même temps, près de 8 sur 10 à se dire heureux de l’exercer, et 7 sur 10 à trouver du sens à leurs missions. « C’est plus qu’avant la crise sanitaire », relève-t-on au SE-UNSA ; il est vrai que celle-ci a rappelé à tous le rôle central de l’école au sein de la société.

enseignement

Davantage de liberté de choix à l’échelon local

Parmi les grandes lignes de ce rapport : la préconisation de laisser davantage de liberté de choix aux établissements dans le processus de recrutement. « Cela nous semble un bon signal en termes d’autonomie des établissements, par rapport à leur recrutement : reconnaître qu’ils sont en capacité d’évaluer la formation, la recherche et l’implication sur les tâches collectives », estime Virginie Dupont.

Le rapport préconise, par exemple, l’expérimentation d’un recrutement sans qualification préalable par le CNU (Conseil national des universités) pour les maîtres de conférences. Les établissements auront la possibilité de s’en saisir ou non. « Ils n’ont aucun intérêt à recruter de mauvais enseignants-chercheurs ! souligne Virginie Dupont. Faisons-leur confiance ».

La CGT FERC sup craint cependant qu’en « rendant les concours de recrutement de plus en plus locaux, on dénature l’idée de fonction publique d’Etat, qui reste attachée à la dimension nationale, déplore Jean-Marc Nicolas. En outre, en recrutant localement, il y a un fort risque de copinage et d’endo-recrutement, qui sont lourds de menace ».

 

Accompagner la carrière

Fil rouge du rapport, l’accompagnement de la carrière des enseignants-chercheurs se retrouve à toutes les étapes de leur parcours. Dès le début, avec des doctorats plus encadrés et l’idée d’une soutenance en deux temps. Mais aussi plus tard dans la carrière, avec la préconisation, par exemple, de faire évoluer les conditions d’accès au corps des professeurs d’université – sans qualification par le CNU.

« De fait, proposer une seconde voie, avec plus de possibilités de promotions pour les maîtres de conférences, cela constitue un progrès, estime Jean-Marc Nicolas. D’autant qu’en tenant compte de critères plus larges, cela pourra permettre de mieux prendre en compte les arrêts de carrière, pour maternité, par exemple, et permettre de rééquilibrer le ratio femmes/hommes, par exemple ». Mais, pour lui, tout dépend des modalités exactes, encore peu précises pour le moment.

La question de l’habilitation à diriger des recherches (HDR), indispensable pour rejoindre le corps des professeurs d’université, est en outre sur la table. Si tous s’accordent à noter de grandes divergences entre les différentes sections, la CPU et la CGT ne souhaitent pour autant pas la suppression du dispositif. Avec une préférence pour une réflexion autour d’une homogénéisation. Jean-Marc Nicolas estime « qu’il ne faut pas pulvériser complètement les cadres », ni retirer au CNU ses prérogatives.

 

Marc ALEXANDRE

C’est un ancien journaliste de presse nationale et internationale. Il est spécialisé dans les articles d’actualités générales. Marc Alexandre est un expert des questions internationales.