Tensions entre l’Algérie et le Maroc : la recherche d’un dialogue

Tensions entre l’Algérie et le Maroc : la recherche d’un dialogue

L’Organisation de la coopération islamique (OCI), la Ligue arabe, l’Arabie saoudite et la Libye ont appelé, mercredi 25 août, l’Algérie et le Maroc au « dialogue » et à la « retenue » au moment où les deux pays voisins traversent une crise diplomatique.

Après des mois de tensions croissantes, l’Algérie a annoncé mardi la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc, invoquant des « actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc contre l’Algérie ».

Basée à Jeddah, en Arabie saoudite, l’OCI a appelé les deux pays au « dialogue pour résoudre les divergences éventuelles », selon un communiqué. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a de son côté exhorté mardi soir Alger et Rabat « à faire preuve de retenue et éviter une nouvelle escalade ».

Commentant la dégradation des relations entre les deux poids lourds du Maghreb, l’Arabie saoudite, puissance régionale, a elle aussi adopté un ton conciliant. « Le royaume (…) appelle les deux pays à prioriser le dialogue et la diplomatie pour ouvrir un nouveau chapitre dans les relations (…) afin de garantir la sécurité et la stabilité », a déclaré mercredi le ministère saoudien des affaires étrangères dans un bref communiqué.

Mercredi soir, la Libye a déploré la crise, appelant Alger et Rabat « à la retenue » et « à éviter l’escalade ». Dans un communiqué publié sur Facebook, Tripoli a invité les deux pays à « s’accrocher aux principes et aux objectifs communs qui ont mené à la création de l’Union du Maghreb arabe (UMA) ».

 

Des inquiétudes sur le rôle de l’Algérie dans la région

À Casablanca le 12 août, Yaïr Lapid avait exprimé ses «inquiétudes au sujet du rôle joué par l’Algérie dans la région, son rapprochement avec l’Iran et la campagne qu’elle a menée contre l’admission d’Israël en tant que membre observateur de l’Union africaine» (UA). Ramtane Lamamra a fustigé lundi «des accusations insensées et des menaces à peine voilées». «Ce qui compte, ce sont les très bonnes relations entre Israël et le Maroc, illustrées» par la récente visite de Yaïr Lapid et «la coopération entre les deux pays pour le bien de leurs citoyens et de toute la région», a rétorqué la source diplomatique israélienne. Selon elle, «Israël et le Maroc sont une partie importante d’un axe pragmatique et positif dans la région face à un axe qui va en sens inverse et qui inclut l’Iran et l’Algérie».

«Nous parlons aux Marocains tout le temps. (…) L’Algérie devrait se focaliser sur l’ensemble des problèmes auxquels elle est confrontée, en particulier les problèmes économiques sérieux», a ajouté cette source sous couvert d’anonymat.

Le Maroc a été le quatrième pays arabe – après les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan – à avoir normalisé ses relations avec Israël en 2020 sous l’impulsion des États-Unis, en contrepartie d’une reconnaissance américaine de sa «souveraineté» sur le Sahara occidental. Rabat juge que cette ancienne colonie espagnole fait partie intégrante de son territoire. Les indépendantistes du Front Polisario réclament eux un référendum d’autodétermination, avec le soutien de l’Algérie.

 

Le gazoduc Maghreb-Europe, prochaine victime

L’incroyable impair commis par le ministre israélien des Affaires étrangères et futur Premier ministre, Yaïr Lapid, qui a critiqué ouvertement l’Algérie depuis Rabat, où il était en visite officielle, a fait sauter la poudrière.

Une bien fâcheuse sortie israélienne qui n’a plu, évidemment, à personne au Maroc, mais dont on ne sait pas si elle a été expressément provoquée par la diplomatie marocaine, dont la ligne de conduite est chapeautée par le cabinet royal, ou simplement tolérée.

Cette provocation a incontestablement attisé un feu déjà vaillant au moment où Alger réfléchissait à une riposte après les révélations sur l’affaire Pegasus, et l’implication, selon Amnesty International et Forbidden Stories, des services secrets marocains dans l’espionnage de 6 000 numéros de téléphones portables appartenant, notamment, à de hauts responsables algériens grâce à un logiciel espion de fabrication… israélienne.

Les récentes accusations algériennes sur la connivence du Maroc avec des activistes du MAK – désormais classé comme « organisation terroriste » –, désignés comme responsables des feux de forêts qui ont ravagé l’Algérie, puis la présumée présence de militants kabyles dans des camps d’entraînement militaires marocains, sont venues remettre une couche sur une situation déjà enrouée.

Maintenant que les relations sont rompues, on ne peut s’empêcher de penser à la suite. Quel sort sera réservé aux Algériens installés au Maroc, et à celui des Marocains, particulièrement les très nombreux migrants illégaux, présents en Algérie ?

Si un scénario identique à celui des années 1970, qui a vu des expulsions massives et réciproques de populations à la suite de la rupture des relations bilatérales par Rabat en 1976 après la reconnaissance par Alger de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), ne serait pas à l’ordre du jour, rien ne nous dit que la situation n’évoluerait pas si les choses venaient à s’envenimer. Et elles vont s’envenimer.

Une autre victime de cette crise sera, sauf coup de théâtre, le gazoduc Maghreb-Europe qui relie l’Algérie à l’Espagne via le territoire marocain, et dont le contrat arrive à expiration au mois d’octobre.

Lors de son point de presse, Lamamra a renvoyé la balle à la Sonatrach (géant algérien des hydrocarbures) mais son renouvellement sera difficile si les ponts entre les deux États continuent à s’écrouler les uns après les autres.

 

« Complètement injustifiée »

La Libye a par ailleurs appelé les membres de l’UMA, une instance régionale lancée en 1989 et qui regroupe l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie, à se réunir en marge d’une rencontre des ministres des affaires étrangères des Etats membres de la Ligue arabe, prévue entre le 7 et 9 septembre.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc sont traditionnellement difficiles, en raison principalement de l’épineux dossier du Sahara occidental.

Les tensions se sont accentuées en 2020 quand l’ancien président américain Donald Trump a décidé de reconnaître la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en contrepartie d’une normalisation des relations du Maroc avec Israël.

Mardi, le chef de la diplomatie algérienne Ramtane Lamamra a accusé le Maroc d’avoir « introduit une puissance militaire étrangère dans le champ maghrébin ».

A Rabat, le ministère marocain des affaires étrangères a regretté la décision « complètement injustifiée » de l’Algérie, condamnant une « logique d’escalade » et rejetant « les prétextes fallacieux, voire absurdes, qui la sous-tendent ».

Des offensives diplomatiques qui tournent court

La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc arrive au pire moment pour Rabat. Les vents ne sont pas favorables au régime. Le palais royal et ses services secrets sont sortis affaiblis des multiples fronts qu’ils ont ouverts ces derniers mois.

Les violations systématiques des droits humains et les grossières accusations visant des journalistes indépendants ont donné une bien piètre image d’un Maroc allié et soutien de l’Occident.

Les deux offensives diplomatiques contre l’Allemagne et l’Espagne ont tourné court. Berlin a résisté aux pressions de Rabat sur le conflit du Sahara occidental et refuse de faire pression sur sa magistrature pour que des poursuites criminelles soient engagées contre le Germano-Marocain Mohamed Hajib, bête noire des services secrets marocains.

Celui-ci continue d’appeler à un soulèvement non violent contre le régime depuis sa chaîne YouTube et les réseaux sociaux.

Et le parquet de Duisburg, la ville allemande où il réside, classe toutes les plaintes directes contre lui émanant de la Direction générale de la surveillance du territoire (DST), au nom, indique-t-il dans des résolutions consultées par l’auteur de ces lignes, de « l’article 5 de la Loi fondamentale sur la liberté d’expression ».

Les dernières plaintes, un impressionnant amas de pièces constitué de sept CD, 22 vidéos et presque 200 pages de récriminations, ont été définitivement rejetées à deux reprises, en mars et en mai.

Il y a quelques semaines, faute d’avancée dans les exigences marocaines, l’ambassadrice Zohour Alaoui, qui avait été rappelée à Rabat pour faire pression sur l’Allemagne, est rentrée bredouille à Berlin. Presque en catimini.

Le dépit sur cette affaire est tel à Rabat que lors de sa dernière intervention télévisée, le roi a dénoncé certains « pays européens » qui comploteraient contre le Maroc. Il visait l’Allemagne.

 

Sahara occidental

Mais les raisons de cette tension sont bien plus profondes et remonte à 1963, au début des indépendances des deux pays, lors de la « guerre des Sables » à propos du tracé des frontières et qui a laissé des traces. Lorsque l’Espagne, qui colonisait le Maroc a quitté le pays, Rabat a réclamé la partie du Sahara occidental qui faisait partie du royaume chérifien sous plusieurs dynasties. L’Algérie de son côté a soutenu le mouvement du Front polisario sahraoui qui revendiquait l’indépendance du Sahara occidentale. Le 7 mars 1976, le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Algérie après la reconnaissance par Alger de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), autoproclamée par le Front polisario.

Aujourd’hui Rabat, qui contrôle près de 80 % de ce vaste territoire désertique (le reste étant contrôlé par le Front polisario), riche en phosphates et avec de fortes ressources maritimes (pêche), propose un plan d’autonomie sous sa souveraineté. Le Polisario continue de réclamer, avec l’appui de l’Algérie, la tenue d’un référendum prévu par l’ONU au moment de la signature d’un cessez-le-feu entre les belligérants en 1991. Toutes les tentatives de règlement du conflit ont jusqu’à présent échoué. L’ONU considère le Sahara occidental comme un « territoire non autonome » en l’absence d’un règlement définitif.

La normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël en décembre 2020, en contrepartie d’une reconnaissance américaine par l’administration Trump de la « souveraineté » marocaine sur le Sahara occidental, a remis de l’huile sur le feu et ravivé les tensions avec l’Algérie, qui a dénoncé des « manœuvres étrangères » visant à la déstabiliser.

Depuis, les offensives diplomatiques des deux côtés de la frontière n’ont pas cessé, le dialogue de sourd à perdurer jusqu’à culminer avec cette décision algérienne de rompre les relations.

 

Marc ALEXANDRE

C’est un ancien journaliste de presse nationale et internationale. Il est spécialisé dans les articles d’actualités générales. Marc Alexandre est un expert des questions internationales.